24 janvier 2009
Assassinat à Moscou d’un avocat défenseur des droits de l’homme
Article du journal « Le Monde » du 20 janvier 2009, de leur correspondante à Moscou
Spécialisé
dans la défense des victimes d’exactions commises en Tchétchénie,
l’avocat Stanislav Markelov, 34 ans, a été assassiné en plein centre de
Moscou en fin d’après-midi, lundi 19 janvier. Anastasia Babourova, 25
ans, une journaliste stagiaire du bihebdomadaire Novaïa Gazeta, qui
l’accompagnait, grièvement blessée pendant l’attaque, a succombé à ses
blessures dans la soirée. Novaïa Gazeta est l’une des rares
publications russes à enquêter sur les zones d’ombre des deux guerres
russo-tchétchènes. Quatre de ses journalistes ont été assassinés ces
dernières années dont Anna Politkovskaïa, tuée de cinq balles dans
l’ascenseur de son immeuble, le 7 octobre 2006.
Selon les premiers éléments de l’enquête, Stanislav Markelov a reçu une balle dans la tête, tirée par un homme masqué qui a surgi derrière lui, muni d’un pistolet avec silencieux. La jeune journaliste, qui tentait de réagir, a alors été la cible des tirs du tueur, qui a pu s’échapper sans encombre. D’après la presse russe, tout indique que l’assassinat était commandité.
L’avocat et la journaliste ont été tués par balles dans une rue extrêmement fréquentée du centre de Moscou, alors qu’ils sortaient d’une conférence de presse. Stanislav Markelov venait de dénoncer la libération anticipée, il y a une semaine, du colonel de l’armée russe Iouri Boudanov. L’officier avait été condamné à dix ans de prison en 2003 pour avoir violé puis étranglé, trois ans auparavant, une jeune Tchétchène de 18 ans, Elsa Koungaeva. Avocat de la famille Koungaev, aujourd’hui réfugiée en Norvège, Stanislav Markelov était venu dire son intention de contester la libération anticipée du militaire russe devant une cour internationale.
La libération du colonel Boudanov a d’autant plus ému qu’elle est intervenue juste après le refus de la justice russe de libérer les protagonistes de l’affaire Ioukos, la compagnie pétrolière démantelée sur ordre du Kremlin pour escroquerie et évasion fiscale. Ainsi, la demande de libération anticipée de Svetlana Bakhmina, ex-juriste d’Ioukos condamnée à neuf ans de prison, a-t-elle été rejetée. La jeune femme, après avoir accouché de son troisième enfant en novembre 2008, a été maintenue en prison.
TOUT-PUISSANT FSB
Vissa Koungaev, le père d’Elsa Koungaeva, a indiqué, lundi, à l’antenne de la radio indépendante Echo de Moscou, que Me Markelov avait reçu récemment des menaces. "Il m’a dit qu’on lui envoyait des SMS, qu’on lui disait d’arrêter avec l’affaire Boudanov ou bien qu’on allait le tuer", a-t-il expliqué. Les défenseurs des droits de l’homme se sont alarmés : "Le meurtre, dans le centre de Moscou, d’un avocat qui s’occupait d’affaires politiques importantes a autant d’importance que l’assassinat d’Anna Politkovskaïa", a dit l’ancienne dissidente Lioudmila Alexeeva.
Le procureur général, Iouri Tchaïka, a indiqué avoir pris "personnellement" la direction de l’enquête. Ce n’est pas un bon présage : en octobre 2006, après l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, le procureur avait également décidé de piloter l’enquête. Deux ans plus tard, l’affaire est enterrée. Le procès s’est ouvert mais ni les assassins ni les commanditaires ne figurent sur le banc des accusés. Après avoir été tentée d’organiser le procès à huis clos, la justice russe a dû renoncer face aux protestations des jurés.
Les audiences, désormais publiques, ont révélé une chose. Ni les enquêteurs ni la justice ne peuvent rien contre les tout- puissants services de sécurité (FSB, ex-KGB), qui suivaient et écoutaient la journaliste au moment de son assassinat. Le 11 janvier, le juge Zoubov a expliqué que le FSB avait refusé de fournir les sténogrammes d’écoute des dernières conversations téléphoniques de la journaliste juste avant sa mort.
Marie Jégo
Assassinat d’un avocat et l’une journaliste à Moscou
Les deux victimes défendaient la cause tchétchène.
Article d’Hélène Despic-popvic du journal « Libération » du 20 janvier 2009
Quatre jours après la libération anticipée du colonel Iouri Boudanov, qui avait enlevé et tué une jeune Tchétchène, l’avocat de la famille de la victime, Stanislav Markelov, et une journaliste qui l’accompagnait, ont été assassinés hier en plein jour au centre de Moscou. Avocat engagé, à la tête du Centre pour la prééminence du droit, Me Markelov avait beaucoup contribué à faire du meurtre d’Elza Koungaïeva, une jeune fille de 18 ans enlevée un soir de beuverie dans un village de Tchétchénie, une cause célèbre.
Nuque. Hier, le jeune avocat, âgé de 35 ans, avait réuni une conférence de presse pour dénoncer la rapide remise en liberté du colonel, condamné en 2003 à dix ans de prison. Il avait annoncé son intention de faire appel. A l’issue de la réunion, alors qu’il marchait vers le métro Kropotkinskaïa en compagnie d’une journaliste pigiste de Novaïa Gazeta, qui avait couvert ce procès, il a été abattu d’une balle dans la nuque. La journaliste, Anastasia Babourova, « s’est mise à courir derrière le tueur pour l’attraper », a raconté Kirill Koroteev, juriste russe chargé de mission à la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) à Paris. L’assassin a alors tiré sur la jeune femme qui est décédée quelques heures après son admission à l’hôpital. Selon un journaliste de Novaïa Gazeta, Viatcheslav Izmaïlov, elle avait été touchée « à la tête ». Anastasia Babourova couvrait généralement pour Novaïa Gazeta les événements au Caucase du Sud depuis l’assassinat en 2006 de la journaliste vedette de ce journal, Anna Politkovskaïa, la plus irréductible des opposantes au régime de Vladimir Poutine et à la guerre en Tchétchénie.
Stanislav Markelov avait été engagé dans plusieurs procès retentissants. Il avait représenté les familles des otages du théâtre Nord-Ost, tués en 2003 par des gaz lors d’un assaut des forces russes pour reprendre l’édifice aux mains d’un commando tchétchène. Il avait aussi été l’avocat de la famille de Zelimkhan Mourdalov, un jeune Tchétchène torturé à mort en 2004, une affaire médiatisée grâce à Anna Politkovskaïa, et qui s’était achevée par la condamnation du capitaine Sergueï Lapine. Il représentait enfin Mikhaïl Beketov, le rédacteur en chef de Khimkinskaïa Pravda, battu en novembre après avoir dénoncé de juteux plans d’urbanisme.
« Routine ». « C’est un pays dans lequel les meurtres de défenseurs des droits de l’homme sont devenus une routine », a brièvement déclaré à Reuters l’avocate de la famille Politkovskaïa, Katarina Moskalenko. Me Markelov avait reçu des menaces de mort depuis la libération du colonel Boudanov. Il en recevait d’ailleurs régulièrement. Et il avait même été agressé en avril 2004 dans le métro de Moscou par des hommes qui lui avaient volé ses documents. Il n’avait pas cédé.
Autriche : les auteurs du meurtre d’un exilé tchétchène doivent être poursuivis en justice
Info du collectif tchétchénie
lundi 19 janvier 2009, par jesusparis
Le gouvernement autrichien doit agir promptement pour retrouver et traduire en justice les responsables du meurtre d’un Tchétchène qui affirmait avoir été torturé par Ramzan Kadyrov, actuel président de la Tchétchénie, ont déclaré jeudi 15 janvier Human Rights Watch, Amnesty International et le Centre russe « Mémorial » de défense des droits humains.
Selon les informations communiquées par les médias, des assaillants ont abattu Oumar Israïlov, vingt-sept ans, le 13 janvier 2009, au moment où il sortait d’un magasin d’alimentation à Vienne, où il vivait en exil. Oumar Israïlov avait déclaré publiquement qu’il avait été torturé par Ramzan Kadyrov et avait porté plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) en 2006. Plusieurs jours avant son assassinat, Oumar Israïlov s’était plaint auprès de la police autrichienne d’être suivi par des inconnus.
« Nous sommes très inquiets de ce qui semble être un nouvel assassinat, pour raisons politiques, d’un opposant à de hauts fonctionnaires russes, a déclaré Oleg Orlov, directeur du Centre russe « Mémorial » de défense des droits humains. Au vu des représailles brutales infligées à ceux qui dénoncent les exactions en Tchétchénie, les actions d’Oumar Israïlov étaient particulièrement courageuses et ses assassins, ainsi que ceux qui sont derrière eux, doivent être amenés à rendre des comptes très rapidement. »
Selon un article paru dans le New York Times à propos de cet homicide, Oumar Israïlov aurait été détenu en 2003 comme combattant rebelle, puis amnistié avant de travailler brièvement comme garde du corps de Ramzan Kadyrov. L’article cite une interview d’Oumar Israïlov dans lequel il déclarait avoir été torturé, notamment à l’électricité, par Ramzan Kadyrov au cours de sa détention. Il était également cité comme ayant déclaré avoir été témoin de passages à tabac, avoir vu des détenus bourrés de coups de pied et torturés par Ramzan Kadyrov et ses subordonnés. Oumar Israïlov avait fini par s’enfuir en Autriche où l’asile lui avait été accordé.
« Nous connaissons ce dossier et pour nous, les allégations de torture d’Oumar Israïlov sont tout à fait crédibles, a déclaré Rachel Denber, directrice de la division Europe et Asie centrale de Human Rights Watch. La torture est depuis longtemps un problème auquel les autorités russes n’ont toujours pas mis fin en Tchétchénie, même confrontées à des preuves crédibles venant de victimes comme Oumar Israïlov. »
Human Rights Watch et Amnesty International ont recueilli de nombreux témoignages attestant de la persistance en Tchétchénie des mauvais traitements et actes de torture, qui sont le fait à la fois des forces fédérales russes et des forces tchétchènes favorables à Moscou sous le commandement effectif de Ramzan Kadyrov.
« Nous recevons des informations crédibles de personnes en Tchétchénie qui ont été menacées ou tuées pour avoir voulu déposer plainte devant la Cour européenne des droits de l’homme, a déclaré Nicola Duckworth, directrice du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International. Nous ne pouvons exclure la possibilité qu’Oumar Israïlov ait été tué parce qu’il avait cherché à obtenir justice devant la Cour. »
Selon des informations parues dans la presse, le père d’Oumar Israïlov aurait été enlevé après la fuite de son fils, torturé par Ramzan Kadyrov et détenu illégalement pendant plus de dix mois, manifestement pour forcer son fils à rentrer. Une personne se présentant comme l’émissaire de Ramzan Kadyrov était venue voir Oumar Israïlov en Autriche en 2008 et aurait fait pression sur lui pour qu’il retire sa plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’homme et rentre en Tchétchénie.
En août 2008, Mukhmadsalakh Massaïev, autre victime présumée de la torture en Tchétchénie, a été enlevé en Tchétchénie plusieurs semaines après la publication d’une interview dans laquelle il décrivait les tortures qu’il avait subies dans une centre de détention illégale. Dans cette interview, Mukhmadsalakh Massaïev déclarait avoir été détenu en 2006 dans des conditions inhumaines dans une prison secrète dans le village natal de Ramzan Kadyrov pendant plus de quatre mois et soumis à des traitements inhumains et dégradants. Il avait déposé plusieurs plaintes auprès du procureur de la République tchétchène dans lesquelles il affirmait que sa détention avait reçu l’approbation de Ramzan Kadyrov. Six mois après son enlèvement, on ignore toujours tout du sort de Mukhmadsalakh Massaïev.
Voici un article du monde d’aujourd’hui de Nathalie Nougarayde, spécialiste du conflit en Tchétchénie. Prenez le temps de le lire.
Après cette lecture on comprend d ’autant mieux encore le refus des familles de revenir en Tchétchénie ou en Pologne. Quand elles disent qu’elles ne se sentent pas en sécurité en Pologne, ce n’est pas du fantasme.
Tchétchénie : enquête sur un crime d’État
Article du journal « LE MONDE » du 22 janvier 2009
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Les enquêteurs autrichiens montrent des photos du suspect présumé d’Oumar Israïlov, le 15 janvier.
Photo AFP/DIETER NAGL |
Oumar Israïlov se savait menacé. Sept mois avant son assassinat par balles le 13 janvier, en pleine rue à Vienne, en Autriche, ce jeune réfugié tchétchène âgé de 27 ans, ancien combattant de la guérilla contre les forces russes, avait reçu, fin mai 2008, une étrange visite.
Arrivé de Grozny, un certain Artour Kourmakaev lui explique qu’il travaille pour Ramzan Kadyrov, le président de la Tchétchénie (Fédération de Russie), installé au pouvoir par le Kremlin dans la foulée de la guerre. L’émissaire est tour à tour enjôleur et menaçant. Il offre de l’argent. Il explique qu’il est chargé de convaincre Oumar de rentrer en Tchétchénie, et surtout de renoncer à la plainte qu’il a déposée auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour torture.
Dans cette plainte, le jeune réfugié a décrit qu’il avait été torturé à l’électricité par Ramzan Kadyrov, en 2003, dans une des geôles que celui-ci entretient en Tchétchénie. Si Oumar n’obtempère pas, dit l’émissaire, il lui arrivera malheur, et la vie des membres de sa famille restés en Tchétchénie sera, elle aussi, en danger. Oumar ne cède pas. Il demande une protection spéciale aux autorités autrichiennes, à titre de témoin. Il a déjà obtenu l’asile. Mais la protection lui est refusée.
Quelques
jours plus tard, voyant que les intimidations n’aboutissent pas,
l’émissaire se ravise. Il a reçu entre-temps l’ordre de Ramzan Kadyrov
d’éliminer Israïlov purement et simplement. La consigne d’assassinat a
été donnée sur son téléphone portable, le 9 juin 2008, par Ramzan
Kadyrov lui-même : « On n’a plus besoin d’Israïlov. »
Cet épisode a été relaté par Artour Kourmakaev lui-même aux enquêteurs
du Bureau autrichien pour l’action antiterroriste, auxquels il a révélé
l’affaire. Pourquoi se confie-t-il ainsi ? Parce qu’il est convaincu
que s’il rentre en Tchétchénie sans avoir accompli sa mission de tueur,
sa peau ne vaudra pas cher. En échange de ses informations, il demande
à son tour à pouvoir bénéficier d’un programme de protection.
Artour Kourmakaev raconte aux policiers autrichiens que, depuis six mois, il « travaille dans un nouveau département, chargé de ramener au pays des Tchétchènes expatriés », une officine pilotée par « le bras droit » de Ramzan Kadyrov, un certain « Timour, surnommé « Seigneur » ».
Dans sa déposition, dont Le Monde a pris connaissance, il lève le voile sur l’envers du décor de la « normalisation » en Tchétchénie. Il décrit un système de terreur, de menaces et de chantage, qui s’exporte même au-delà des frontières de la Russie.
En un mot, Artour Kourmakaev affirme qu’il existe un programme de traque et de rapatriement forcé vers la Russie de Tchétchènes réfugiés en Europe, doublé d’une entreprise d’élimination physique de plusieurs centaines de personnes.
« J’ai vu, raconte-t-il, dans la résidence de Ramzan Kadyrov, dans la ville de Goudermès, une liste qui contenait environ 5 000 noms de Tchétchènes. Toutes ces personnes ont soit combattu contre Kadyrov, soit attiré sur elles, d’une façon ou d’une autre, une attention défavorable. Trois cents de ces 5 000 sur la liste doivent mourir. Ces personnes sont des ennemis que Kadyrov déteste. Ces personnes n’ont pas le droit de rentrer en Tchétchénie. Un nouveau département est mis en place pour ces 300 personnes, et d’autres, qui doivent être tuées. Le département va résoudre cette « question », et il est placé directement sous les ordres du président (tchétchène), comme l’est mon département. Ceux de Moscou (une allusion probable au pouvoir russe) ne savent rien, et ne devraient rien savoir, de ces départements. A ma connaissance, environ 50 des 300 sur la liste se trouvent en Autriche. Toutes ces personnes sont donc en grand danger. »
Plus tard, dans des circonstances non élucidées, Artour Kourmakaev quitte l’Autriche. Il a eu le temps cependant de répéter aux enquêteurs qu’il était chargé de contraindre Oumar Israïlov, « par tous les moyens », d’annuler sa démarche auprès de la CEDH, et de recourir au meurtre si nécessaire pour éliminer un témoin gênant. Il dit que ce n’est pas un cas isolé. « Je connais un cas où une personne a été de force rapatriée de Pologne vers la Tchétchénie. »
Oumar Israïlov était en effet un témoin particulièrement compromettant pour Ramzan Kadyrov, l’homme qui tient la Tchétchénie sous sa férule depuis environ quatre ans et qui s’était vu décerner par Vladimir Poutine en 2004 la plus haute distinction de la Fédération de Russie, la médaille du « Héros russe ». Capturé en avril 2003 par les hommes de Kadyrov alors qu’il cherchait des ravitaillements pour la guérilla antirusse, Oumar Israïlov est détenu et maltraité pendant trois mois. Conduit vers une « base sportive » de Ramzan Kadyrov, dans la localité de Tsenteroï, qui sert de centre de torture, il est aussi témoin d’exécutions sommaires de détenus.
ORDRES D’EXÉCUTIONS
Il est passé à tabac, parfois accroché à des barres dans un gymnase, parfois brûlé par une tige métallique chauffée à blanc, appliquée derrière le genou et sous des doigts de pied. « Kadyrov était présent lors de mes interrogatoires. Il participait, il me rouait de coups environ trois fois par semaine », raconte Oumar dans le dossier transmis à la CEDH. Un jour il fait attacher Oumar à un appareil de musculation, des fils électriques placés sur une oreille et un doigt. « Kadyrov a alors tourné la manivelle et m’a électrocuté. J’ai senti une douleur terrible dans ma tête et ma main. Je ne peux pas vraiment trouver les mots pour décrire cette douleur. Je ne pouvais pas rester assis. Le courant me soulevait. Kadyrov rigolait devant ma réaction. Il a répété cette procédure plusieurs fois. Il venait toujours le soir (...) Il riait en frappant. C’est un sadique. »
Au bout de trois mois, Oumar est contraint de rejoindre les milices du dirigeant tchétchène, selon un processus de recrutement forcé qui est au coeur de la « tchétchénisation » du conflit prônée par Moscou. Il assiste à des séances de torture de combattants tchétchènes, et à des assassinats. « J’ai vu à de nombreuses reprises comment les commandants du SB (le service d’ordre dirigé à l’époque par Kadyrov), Ramzan Kadyrov et ses confidents, tels que son frère Zelimkhan, humiliaient et torturaient des prisonniers, et en exécutaient. (...) J’ai entendu Kadyrov donner des ordres d’exécutions. » Les corps étaient enterrés dans le cimetière de Gazavat, à la lisière de Tsenteroï, un des nombreux charniers que compte la Tchétchénie.
En avril 2004, Oumar Israïlov décide de s’enfuir avec son épouse et ses enfants, vers Kislovodsk, dans le sud de la Russie, puis Moscou, puis la Pologne, par des filières clandestines. Ne se sentant pas en sécurité en Pologne - « il y a eu là-bas des incidents où les gens étaient capturés » -, il se rend en Autriche. Son père et sa belle-sœur restés en Tchétchénie sont aussitôt faits prisonniers par les hommes de Kadyrov et torturés. Ils seront relâchés au bout de dix mois.
Lorsque Oumar dépose, avec l’aide d’ONG occidentales, une plainte auprès de la CEDH, les autorités russes réagissent en lançant à son encontre, en 2007, un mandat d’arrêt international et une demande d’extradition, pour « appartenance à une organisation terroriste ».
Le 13 janvier 2009, un groupe d’hommes ouvre le feu sur Oumar, alors qu’il sort d’une épicerie près de chez lui, à Vienne. « Je n’ai aucun doute, a déclaré son père deux jours plus tard, que mon fils a payé de sa vie ses efforts pour obtenir que justice soit faite. »
Natalie Nougayrède


